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Marcher ensemble

par Père Stéphane Nicaise sj (30/01/2015)

Se lever à plusieurs, et marcher ensemble pour manifester une détermination, la volonté commune de donner sa place à toute personne dans notre société, sans aucune discrimination, et surtout pas d’origine, de langue, de comportement culturel, de pratique religieuse, d’opinion philosophique ou politique. C’est le sens de la démocratie, garantie par les institutions républicaines fondées sur les valeurs d’égalité, de liberté et de fraternité.

Marcher ensemble s’est souvent imposé à l’humanité dès l’instant où une valeur fondamentale de l’existence personnelle et collective a été bafouée et piétinée. L’attentat du 7 janvier 2015 à Paris est de cet ordre. Aussi, des milliers de personnes sont-elles spontanément sorties de chez elles pour se rassembler.

L’émotion suscitée par les victimes de l’attentat s’est rapidement muée en paroles et en déclarations. Il est évidemment important pour chacun d’entre nous de réaffirmer face à l’insupportable de l’événement le vrai sens du vivre ensemble auquel il tient. Cependant, la confession publique de nos valeurs partagées ne suffit pas à changer le monde, et d’abord, notre société dans laquelle il nous revient d’exercer notre responsabilité. Or, ne risquons-nous pas, dans la suite immédiate du choc reçu, de ne retenir que l’image que les auteurs de l’attentat ont voulu donner d’eux-mêmes, et d’être pris ainsi au piège de leur propre dérive ?

Le risque est grand en effet de se laisser embarquer dans leur folie meurtrière, et alors de considérer comme une évidence qu’il y aurait un problème de l’islam en France. Cette pente est dangereuse, car elle donne aussi de l’élan à une réaction de défense et de rejet, celle de l’islamophobie. Mieux vaut en prendre tout de suite conscience pour rechercher une voie plus sûre. Rappelons-nous une autre marche, partie le 15 octobre 1983 de Marseille, arrivée le 3 décembre à Paris.

Qualifiée de Marche des beurs, cette pérégrination à travers la France voulait donner à voir et à entendre des jeunes des banlieues, coincés entre deux mondes, celui de leurs parents ou grands-parents émigrés du Maghreb, et celui de la société française, aucun de ces deux mondes ne leur donnant une vraie place. Leur relégation dans les cités devenait insupportable à vivre, parce que sans ouverture, sans avenir. Ces jeunes subissaient une double peine_ : ils étaient aussi stigmatisés par l’opinion publique, tous identifiés à des délinquants violents, juste bons à brûler des voitures, à faire du trafic de drogue, et à terroriser les autres habitants des cités. C’est contre cette image qu’ils se sont levés pour marcher ensemble, comme avant eux Martin Luther King et Gandhi.

Cette marche de 1983 nous rappelle le défi de l’intégration qui caractérise l’histoire de la construction de la Nation française. Des périodes y ont été plus favorables, par exemple celle des Trente glorieuses (1945-1973), grâce à une forte croissance économique. Puis le pays a connu le premier choc pétrolier de 1974. D’autres ont suivi, et de crise économique en crise économique – la dernière en 2008 -, la fracture sociale s’est accentuée, avec toutes les dérives, individuelles et collectives, que cette situation engendre. C’est dans ce terreau d’exclusion et de marginalisation que les quartiers – dits « difficiles » - ont offert aux extrémistes de tous poils un formidable terrain de chasse.

Certes, tous les jeunes des quartiers n’ont pas « mal tourné ». Parmi ceux qui s’en sont sortis, l’un témoigne au lendemain du 7 janvier : « C’est compliqué pour notre génération de quadras de voir une réalité qu’on ne peut pas nier, celle des stages à Daech. On porte sans doute une grande responsabilité, nous qui avons habité et grandi dans les quartiers et qui leur avons tourné le dos une fois qu’on a réussi à en sortir. Mais c’est aussi parce qu’à notre époque, il y avait de l’éducation populaire, qu’on nous a appris à monter des projets et accéder à l’emploi. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas, il y a un vide social et de l’échec scolaire, ce qui est le terrain le plus propice pour les charlatans et les instrumentalisateurs ».

L’éducation populaire, n’est-ce pas justement notre responsabilité collective_ ? La société civile de La Réunion, par la voie unanime du CESER (1) et du CCEE (2) où elle siège, veut en convaincre à nouveau l’ensemble de nos décideurs par l’Appel qu’elle leur a lancé en septembre dernier (3). Entendons, pour nous-mêmes, l’engagement que les associations d’éducation populaire attendent de nous. Père Stéphane, sj


(1) Conseil Economique, Social, Environnemental Régional.

(2) Conseil de la Culture, de l’Education et de l’Environnement.

(3) Texte disponible sur le site du CESER

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Un p’tit mot, trois p’tits pas N° 76 - Janvier 2015

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Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement (Ignace de Loyola)
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