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Tonnerres lointains

Dimanche 5 janvier 2014, de 17h30 à 19h30 à la salle Jean de Puybaudet, projection du film de Satyajit Ray « Tonnerres lointains ». La projection sera suivie d’un débat animé par le père Bernard Paulet sj.

par Père Bernard Paulet sj (3/01/2014)

Film de Satyajit Ray (Ashani sanket), 1973, Inde, avec Soumitra Chatterjee, Babita, Sandhya Roy. Ours d’Or au Festival de Berlin.

En 1942, un village perdu du Bengale ignore la Seconde Guerre mondiale. Gangacharan et sa femme Ananga, un couple de brahmanes, en échange de conseils religieux, de soins médicaux et de formation scolaire, vit des offrandes des villageois pauvres. Mais ces privilèges sont remis en question lorsque la pénurie du riz, due à la guerre, s’installe durablement. Les liens sociaux s’altèrent et les brahmanes sont alors exposés à la violence des villageois...

Derrière ses petites lunettes rondes, le brahmane Gangacharan découvre le malheur. Mais un malheur qui n’est pas d’ordre naturel comme souvent dans cette région du monde, mais dû à la folie des hommes. En 1943, à cause d’une guerre qui ne les concerne pas, cinq millions de Bengalis vont mourir de faim. Ce sont les signes avant-coureurs de cette catastrophe que filme Satyajit Ray. Sur la terre trop sèche, deux papillons couleur de feu battent des ailes, mais ne s’envolent pas, symboles à la fois de beauté et de mort. La violence et la faim, l’égoïsme et l’amour, les tabous et la loi du cœur sont aussi enchevêtrés que les racines de l’énorme banian qui veille sur le village. Ce qui surprend immédiatement, dans Tonnerres lointains, c’est la manière unique de S. Ray d’être à la fois le plus raffiné des stylistes et le plus brutal des documentaristes. Le film a été mal accueilli en Inde, car le réalisateur y fait apparaître les ravages de la famine qui, sous l’effet du conflit mondial, dévasta le Bengale. Ce film est pourtant l’un des plus beaux de Ray : s’inspirant de l’œuvre de Banerjee, l’auteur de la Trilogie d’Apu (La Complainte du sentier, L’Invaincu, Le Monde d’Apu), il est tout à la fois un retour aux sources et un approfondissement de son art. Le film parle de sensualité, autant celle des corps que celle de la nourriture. Car la vraie sensualité, c’est le don, la générosité, l’amour. Voilà la leçon d’un film qui traite de la famine. La situation de pénurie accentue la tentation de l’égoïsme et rend le don plus difficile et précieux. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre la dernière scène du film, sommet incontestable et merveilleux moment de cinéma, d’une force à couper le souffle. Gangacharan et sa femme regardent un groupe de gens arriver. Gangacharan demande : « Que va-t-il arriver maintenant ? Dix personnes à nourrir au lieu de deux. » Ananga se tourne vers lui : « Onze ». C’est au moment où ce couple accède à la vraie générosité qu’il lui est donné de parvenir à la fertilité. Le regard d’Ananga, à cet instant, constitue un des plus beaux moments d’amour que le cinéma nous ait proposés. Les millions de morts de cette famine n’effacent pas – et là réside vraiment le courage de Ray – l’image lumineuse du regard d’Ananga, noyé d’amour.

Œuvre de la maturité, où les palettes de couleurs illustrent paradoxalement un monde en plein désarroi, Tonnerres lointains est une nouvelle fois la preuve de l’immense talent de l’un des plus grands cinéastes du XXème siècle. Un film sublime, qui nous conduit sur les chemins de la compassion.


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Ce n’est pas d’en savoir beaucoup qui satisfait et rassasie l’âme, mais de sentir et goûter les choses intérieurement (Ignace de Loyola)
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